Michèle Battut
Voyage en Islande

Le nez au vent, ils ont tous là, les routards, les cuirs, les durs, les aventuriers, ils sont tous là au rendez-vous du ferry-boat vers l'islande.

Tout autour, la mer est lourde et grise, le ciel blanc des jours froids. Lentement la côte danoise s'éloigne. Sur le pont, empaquetés dans nos couvertures, bercés par le roulis et le cri des mouettes, nous filons vers le grand large.

Deux jours. deux nuits. Terre enfin... Des falaises grises se distinguent loin à l'horizon !! les îles Féroé. Nous sommes annoncés, à grands cris, par d'étranges petits oiseaux nerveux et craintifs au bec rouge. Ils ressemblent à des pingouins. Tout en respectant une bonne distance, curieux, ils sortent de l'eau glacée, volent au ras de la mer et replongent très vite. Joueurs ! C'est notre premier dépaysement. La côte approche.

De hautes falaises brunes recouvertes d'herbe verte semblent protéger dans leur creux la petite ville portuaire de Torkshawn, qui attend paisiblement l'arrivée des huit cents passagers.

Nous débarquons. Les maisons sont petites et de toutes les couleurs. L'air est très pur et notre vision étonnamment précise. Le vent, le froid et l'humidité ont coloré en vert tout ce qui nous entoure. L'herbe pousse sur les toits. Avec autorité, la nature s'impose ici, belle et violente. Les chutes d'eau sont innombrables et se réunissent dans des lacs sauvages de toute beauté.

Dans les fjords calmes, des enclos ronds emprisonnent des centaines de saumons qui, furieux, font des bonds impressionnants.

Le vent est là, partout, les villages semblent déserts. Seuls les moutons aux fourrures énormes nous observent, craintifs et inapprochables, dans la lande mauve aux pierres moussues. Le froid nous gèle le nez.

Nous quittons Féroé deux jours plus tard. La horde sauvage remonte sur le plateau pour l'Islande. Dès le lendemain, nous abordons Seydisfjordur.

Comme des coureurs impatients bloqués dans les starting blocks, nous prenons la route à toute allure, frappés par la beauté des cascades tumultueuses qui lacèrent la colline. Nous filons vers le volcan de Krafla, très vite, la route devient piste. C'est la course ! Véritable rallye… Devant nous, derrière nous, les 4 x 4 soulèvent des nuages de poussière orange. Les voitures sont déchaînées. Le paysage se transforme de manière impressionnante. Finies les prairies vertes du bord de la mer, tondues par le vent.

A perte de vue, des cailloux gris, des perspectives de montagnes grises, bleues, ocre roses : le ciel devient fou lui aussi, les tons sont rares. Je suis subjuguée. Un monde de cailloux ! De ma vie, je n'ai vu autant de cailloux. Je pense aux toiles surréalistes de Tanguy, c'est étrange, le ciel est gris-jaune, gris-noir, une crevure rose en plein centre. Le vent se lève, les voitures respectent les grandes distances pour éviter l'aveuglement. Je tente quelques photos à l'extérieur. Folie ! Je me retiens à la voiture, la portière veut se retourner, le froid est terrible ! Le vent est dément, le sable jaune me gifle. Je remonte à toute allure dans la carlingue. Il faut tenir le volant. Nous sommes émerveillés par ces ciels rares, et inquiets de tant de violence.

J'imagine le spectacle catastrophe : voir arriver du ciel une pluie de pierres en fusion, canarder le sol à perte de temps et de vue, rien n'y résiste. C'est la guerre ! C'est l'enfer ! Hollywood enterré, Spielberg un nain, opération tempête du désert, un jeu d'enfants.

Maintenant, les couleurs disparaissent ! Tout devient gris, un gris froid, un gris ciment, un gris sinistre. Le sol, jusqu'à l'horizon sur 360 degrés est jonché de cailloux énormes et éclatés. Un paysage de mort, stérile, ça doit être ça, la brûlure atomique ! Un truc comme ça ! Angoissant, oppressant, tout ça lacéré par un vent fou, un démon ! C'est la demeure des damnés !

Pourvu que la bagnole tienne ! La couleur grise se réchauffe. Nous roulons, fascinés, silencieux. Le paysage devient un désert ocre rouge, ocre jaune, peint de grandes balayures; l'horizon est "terre de Sienne".

Le ciel, toujours affolé par le vent, nous impose des nuages gris et beiges en laissant quelques griffures bleu outremer.

A l'horizon de la fumée ? Un accident ? Nous ralentissons. Une odeur infecte envahit la voiture. Oeuf pourri ? Le soufre du volcan ! Nous y sommes ! Quelques routards sont déjà là, fragiles silhouettes dans un univers hostile au milieu des fumerolles blanches. Le vent nous accompagne et ne nous quittera plus. D'énormes trous dans la terre jaune remplis d'une gadoue de couleur ciment bouillonne et bouillotte, la soupe aux cailloux mijote. De grosses bulles lourdes viennent crever à la surface, dégageant une odeur infâme. Le vent et les fumées s'amusent à nous faire disparaître, puis nous retrouver. Sous nos pas le sol rumine je ne sais quelle fureur.

Nous sentons que l'activité démoniaque pourrait surgir.

Autour de nous, des trous partout fument comme des cocottes minutes prêtes à exploser. Des flaques noires sautent par-ci, par-là, de grandes traînées de poussière blanche se mélangent aux couleurs moutarde et sienne de la terre. Le sol est mince, ça peut craquer ! Alors là, ce serait cuit !!! Nous quittons les fumerolles de Namafjatl pour le lac de Hyuatn, le plus grand lieu de rassemblement de canards du monde. Après des centaines de kilomètres de piste sous une pluie diluvienne, nous finissons, épuisés, dans nos sacs de couchage, sous le tableau noir de l'école Sktustadir.
Au petit matin, les reproductions du lac punaisées au mur de la classe nous montreront, ainsi qu'aux routards couchés près de nous, par terre, l'étrangeté de cet endroit. Il pleut toujours : nous filons vers les chutes de Dettifoss.

Décidément, mon imagination était pauvrette, comparée à la réalité. J'ignorais que cette petite île sur le globe fut si grande et recense autant de phénomènes naturels aussi violents et divers. Dettifoss !!! Un monstre, charriant tout sur son passage; un fleuve énorme, puissant, large et tumultueux coule à toute allure sur une terre noire qui le colorie, pour se suicider, quarante mètres plus bas, dans la cassure de la montagne, dans un vacarme affolant et incessant, bavant une écume beige et vrombissant dans un brouillard épais qui nous fait disparaître toutes les minutes, et prolonge sa course folle dans le creux d'une vallée grise de brouillard, rocailleuse et sinistre.

Quelques vautours décharnés manquent au décor.

Eléments tout-puissants, la roche, l'eau, le vent, le feu, règnent ici en maîtres absolus, comme au début des temps et probablement jusqu'à leur conclusion. Le vent est redoutable et me fait craindre les pires promenades.

Nous voici arrivés au glacier Myrdalsjokull. Je l'avais imaginé blanc. Il est noir goudron! Et il avance ses sept cent kilomètres carrés de vingt centimètres chaque jour pour mordre un peu plus la vallée. La masse suppure un liquide noir, engendrant des rivières du même ton, le long de la route, le brouillard et les nuages s'accrochent aux cimes escarpées. Les moutons aussi !!! Au milieu des glaces, je suis frappée par la qualité et le registre infini des gris et des blancs. Univers glacial et glauque, le ciel et la mer sont unis par un ton plaqué gris et par l'inertie, des morceaux gelés aux épaisseurs bleutées semblent immobiles : l'horizon est barré par le glacier.

Dans cet univers statique, seuls les cris tragiques des canards au loin déchirent le silence. Le glacier s'est déchiré et un bruit effrayant, à l'échelle de la terre, nous a pétrifié de peur et d'angoisse.

Nous reprenons le bateau après six mille huit cent kilomètres de parcours, Nous quittons cette île superbe et immense où la nature exulte sa puissance, sa liberté et son bonheur d'exister. J'emporte avec moi l'image des chevaux sauvages galopant dans le coucher de soleil, dans une poussière orange. La lumière blonde envahit de soleil les grands espaces roses à l'infini.


Michèle BATTUT